Je suis inquiet. Dès le réveil.

Je n'ai plus d'eau.

Et ce n'est pas avec la bouteille que je vais recevoir avant de partir que j'aurai assez pour décoller sereinement.

J'ai pris l'habitude de partir avec trois litres.

Ma poule et Yannis ont beau me rassurer, je ne supporte pas cette situation. J'ai géré cette affaire là avec rigueur depuis le début et je me fais avoir comme un bleu sur la dernière. C'est juste insupportable. C'est à se dévisser les neurones.

Sur la ligne de départ, j'ai un litre et demi.

Et malgré tout, remonté comme une pendule. Je veux confirmer la longue.

J'ai même un rêve.

J'aimerai que le marathon des sables me transforme en coureur de fond. Passer du statut de coureur à pied à celui de coureur de fond. Je ne suis pas un coureur de fond. Dans le meilleur des cas, un gestionnaire de l'effort attentif. Et je rêverai de passer ce marathon sur ce train de sénateur que j'ai tant admiré chez d'autres sur ces 200kms déjà parcourus.

Ouaih ! Ce serait la cerise sur la corne de gazelle.

Jusqu'au 1er CP, j'envoie ce train de sénateur. Pour un peu, j'y croirais.

Le litre et demi est bu avec économie. Je sais que je suis dans le rouge. Mais je continue d'avancer, calculant qu'au 1er CP je pourrais bénéficier de toutes les bouteilles d'eau qui seront à terre. Laissées par les concurrents, qui pour le coup, auront trop d'eau.

Le rythme tenu me va parfaitement. J'ai les 1ers, pas loin, en ligne de mire. Les 100ers du peloton partiront une heure et demi après nous. Ce que j'ai en ligne de mire sont au delà de 100 au général. Et vu que j'ai fini la longue sous les 200, voir les 1ers, signifie que je suis dans les clous par rapport à la longue.

J'arrive au 1er CP comme si je franchissais la ligne d'arrivée. Je bois intégralement la bouteille que m'a tendu le bénévole. Et à sa question "ça va?" pour la première fois je réponds "non".

Je m'écarte pour faire prendre l'air à Miss roubignolette. Je la regarde. Elle me regarde. Je pisse du sang.

Je pourrai taire cela. Pour ne pas prendre le risque de me faire abandonner. Mais ma femme et mes fils ont la ferme intention de me revoir.

J'alerte les docs trotters. Le médecin se veut rassurant. Avec la longue, ce n'est pas illogique que du sang se soit mélangé dans l'urine. Il me faut bien boire et surveiller la couleur de l'urine. J'attrape toutes les bouteilles d'eau à terre. Bois 1 mètre cube d'eau et me verse un brau à vache sur la tronche.

La tête est refroidie. Les 2 neurones reprennent la main :

Neurone gauche " Alerte générale !!! A tous, priorité N°1, réhydratation générale"

Neurone droit "Gardez vos t-shirts les filles ! Concouuuuuuuuurs"

Neurone gauche "Soyons efficace. Buvons efficace. Un bon gros coup de Nutraperf dans l'eau"

Neurone droit " Il y a Miss roubignolette qui veut sortir. Pouah !!! Mais qu'est ce qu'elle est moche..."

Neurone gauche "L'analyse de la couleur par chromatographie indique une amélioration sensible. L'urine est moins rouge. Go ! Go ! Tout le monde re-boit !!!!"

Neurone droit "Tournée générale !!!! Hep !!!! Miss roubignolette !!! Retournes dans ta grotte ! Tu vas finir pas faire peur aux chameaux...."

Neurone gauche " Bien ! Maintenant tout le monde mange !!! Go ! Go !"

Neurone droit "Il est dingue.... Il va tous nous faire exploser... Et bah voilà ! C'est malin... Maintenant c'est Mister Nouille qui veut prendre l'air...."

Bref, une demi heure à revisiter les fonctions naturelles. Dont un épisode épique, quand le vent s'est amusé à m'embarquer mon papier. Et me voilà dans la pampa, à 20 mètres du chemin d'où se trouvent les copains et les copines, falzar sur les chevilles, à courir après mon papier....

L'urine est claire. Le ventre s'est calmé. Le corps est maintenant en ébullition. Galvanisé.

Je lance toutes mes forces dans la bataille.

Je ne fais que doubler.

La chaleur est forte, je suis dans le rouge mais tient proprement à la fois l'hydrataion et l'arrosage du corps.

De nouveau je retrouve les sensations de la longue. J'ingurgite les kms avec férocité. Avec une seule idée en tête : rattraper le retard.

Entre le moment où je me lance dans la bagarre et celui où j'apercoie l'arche, mon cerveau s'est complètement déconnecté. Plus de son, plus d'image. Je deviens muscle fébrile, tendu, contracté, nerveux à la corde jusqu'en limite de rupture.

Il n'y a plus rien qui compte. Juste l'effort. Sans mesure.

Dans ma tête, le son du film "encouragements pour toi notre héros" est tellement fort, que les neurones sont plaqués contre la paroi crânienne.

Au pied du CP3, la présence des familles me sèche. Je ne m'y attendais pas. Dans leurs regards se mêlent fierté, admiration et inquiétude. Leurs encouragements me donnent l'impression d'être à deux doigts de monter sur le podium. L'émotion qui trône là est d'une force inimaginable. Je vois en eux ma famille, mes amis. Leurs encouragements nous transforment tous en héros.

C'est Annick qui me tend la bouteille. Finir avec elle, c'est juste.... Juste avant la médaille "Cédric.... Si tu savais à quel point j'ai eu peur pour toi quand tu as annoncé sur ton blog que ton genou était en vrac....." Je l'attrappe, la serre, l'embrasse et la quitte en pleurant.

Il reste 10kms. J'appuie comme un dingue sur les pédales. Tout crisse à l'intérieur. Qu'importe. Après la ligne, je prendrai le temps de mourir.

A 500 mètres de l'arche je reconnais Manu et Florence. Ceux là même qui m'ont tant aidé dans le dur et encouragé avant la ligne d'arrivée de la longue.

J'hurle leurs noms. J'appuie plus fort encore. Dans la tête c'est l'explosion. Si je les reprends c'est que j'ai fait le job.

J'hurle leurs noms. Et les rattrappe. Nous nous tombons dans les bras. "On va finir ensemble !!!! On va finir ensemblle !!!!" Florence est entre manu et moi. En ligne. Nous hurlons, nous pleurons tous les trois. L'arche est juste là.

Le marathon des sables est juste là. Pour nous. A nous !!!!!

Quand Florence passe la ligne, la galanterie se transforme en empoignade féroce. Nous hurlons. Nous pleurons. Le marathon des sables vient de nous offrir son dernier cadeau. Un partage d'une intensité fraternelle indélibile. Absolue communion.

Le temps de reprendre mes esprits et j'hurle "Ah les enculés !!! Les enculés !!!". Alentour, ça rigole de bon coeur.

Le file indienne, comme à l'autel, prend son temps pour savourer le dernier cadeau de Patrick.

L'irlandaise qui est devant pleure. J'entends Patrick lui chuchoter "oh non.... tu vas me faire pleurer".

C'est mon tour. Je m'appuie comme je peux sur les batons. Mes jambes tremblent. La tête est baissée. Je pleure en silence. Incontrolable. J'entends Patrick "oh....." Nous nous attrappons. Nous nous accrochons l'un à l'autre. Il me remet la médaille. Sans mot. Et tout est dit.

La web cam. Je prends tout mon temps. Je veux faire ça bien.

245 kms pour aller au coeur. 245 kms pour prendre conscience à quel point j'aime ma femme et mes fils.

La web cam. Pour eux trois. Un coeur et un trois.

Je finis en montrant mon poignet, pour libérer ma chère et tendre, qui doit aller chercher p'tit gars à l'école.

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