Le réveil sonne dans ma tête depuis 2 ans.

Et quand je sors de mon duvet, la 1ère chose que je fais c'est de m'habiller en tenue de combat.

Je ne veux rien faire d'autre que courir.

Tout à l'heure, j'ai marathon des sables.

 

J'arrive sur la ligne de départ ultra concentré. Contrairement aux 3 premières étapes, je ne discute pas. J'érige une bulle hermétique. Étanche au monde. Je m'installe. Je prends mes marques. Je sens quelques frissonnements d'implosion. J'ouvre une fenêtre.

Carole. Emir.

Ils seront peut être intéressés par les tuyaux que m'ont refilé tous mes potes pour la longue. Ils se sont déjà bien donnés. La longue risque d'être compliquée. Je m'approche. Nous nous embrassons. Photo. Discute.

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Photo.

Je coupe court. Je me retourne. Je baisse la tête. Vaine tentative de détournement de frissons.

Les frissons se muent en un séisme intime. Je serre les poings. La bulle implose. Je pleure. Tout sort. Je me fais geyser. Tout sort. L'amour de ma femme, de mes fils, de ma famille, de mes amis et de tous ceux qui sont derrière leurs écrans à suivre mon marathon des sables, me submerge. Ces 2 années de préparation explosent.

Mon marathon des sables est là. Il me tend ses dunes. Sa chaleur. Il m'appelle. Il me veut. Je le veux. Jamais je n'ai voulu un truc aussi fort.

ACDC. J'hurle. Comme un nouveau né.

Je cours. Je ne lève pas les yeux quand le gros moustique vient chercher ses images. La bulle s'est reformée. Je m'installe peinard dans le canapé. Un peu à l'écart du peloton, je prends le contrôle de la boutique. Les warnings internes frétillent. Je cours. Dans le contrôle. Je me cale en allure, pile poile en dessous de ce que mon corps est capable de faire avec son environnement extérieur. Quand je double ceux avec qui j'ai couru les 3ères étapes, j'effleure les doigts ou chuchote un p'tit mot. Tout en restant dans ma bulle. Je ne veux pas en sortir.

En franchissant la ligne du 1er CP, j'entends tous ceux qui me suivent m'encourager. Je suis dans ma bulle. J'ai la télécommande et me passe mes films préférés. Je les entends se dire "Ça y est ! La machine est lancée. Go Cédric !!!". Je bois. J'arrose les plantes. Un gars débarque rouge comme un homard, suffoquant. J'attrappe une bouteille de flotte à terre et lui arrose la tronche. J'essaye de le rassurer. Le rouge rosit. Il me regarde "T'es dans quelle tente ? ". On s'embrasse. Ma main, celle qui a attrapé cette bouteille, c'est celle de mes parents.   

Le Djebel de l'année s'est déguisé en sapin de Noël. Une fine guirlande, de son sommet, vient chercher tous les coureurs qui feraient mine de glander à l'ombre du 4x4.

Mon frangin, en guest star, s'est invité dans le casting. Nous avons 16 ans. En randonnée dans les alpes. Le pied n'a pas oublié. Il trouve instinctivement sa place. Sa pierre. Le frangin me pousse jusqu'en haut. Je me retourne, la paupière cligne, la photo est imprimée. La vue est juste... A 16 ans, c'était notre récompense. Et juste après on coursait des vaches pour les traire. A 43 ans, je ne connais toujours pas le goût du lait de la vache libre de montagne.

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Le Djebel est passé.

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Je ne m'arrête pas.

Descente. Je reprends la course. En contrôle. Pas de casse autorisée. Je double.

Lac de sel. Je cours. Toujours. Le film a changé de décor. Je suis une locomotive. Sur les quais de Rouen. La foulée déroule toute seule. Très exactement comme j'aime courir. Le corps chauffe. Ceux avec qui j'avance me sont inconnus. Les corps chauffent. Certains marchent déjà. Le soleil rebondit sur le sel et vient s'écraser sur nos tissus. Les warnings internes ont quitté la zone verte. J'augmente les rations d'eau et m'arrose la tête. Tout en contrôlant le compte en banque. Découvert non autorisé. Plus d'eau, plus de course.

En franchissant la ligne du 2ème CP, je suis fier. J'entends tout le monde m'acclamer sur le quai de la gare "C'est pas vrai ! Bon sang ! Il continue de courir !". J'appuie sur le bouton pause de la télécommande. La locomotive est débranchée. Je regarde les gars qui sont là. Ils n'ont rien à foutre là. J'ai déjà causé avec certains d'entre eux dans les queues du camp. Sans dèc. Que des avions de chasse. Après tout... En 2 ans, j'ai eu le temps d'y réfléchir.  Cette étape, s'i lle faut, je lui léguerai mes dents.

Le soleil est costaud. Le protocole d'alimentation et d'hydratation a été tenu en laisse à la seconde et au millilitre. Une choucroute toutes les heures. Une bassine à vache d'eau toutes les 3". Mais la chaleur est maintenant trop violente. Je ne peux plus courir en continu. Je sors les bâtons. Et attaque l'oued. La bête noire. Le sable y est mou et les appuis fuyants. Pire. Quand on croit avoir repéré une plaque plus dure, qui permet de se relancer, on n'en profite que 15 mètres. Pour se redétruire les cuisses aussi sec. La tête s'y épuise. La bulle se fissure. Je sens que mes deux neurones ont envie de se mettre sur le dos. Il faut donc prendre la bonne décision avant que cela n'arrive. Je tente une parade. 20 coups de bâton, une gorgée d'eau. 100 coups de bâton, une gorgée d'eau dans la casquette pour arroser le vase. Et quand le terrain n'est plus assez fluide, je casse le rythme, histoire de reposer la tête. Et dès que la demi-demoizelle veut prendre l'air, j'avale 2 pastilles de sel. Pisser c'est gâcher de l'eau. L'eau n'a que la transpiration comme unique porte de sortie autorisée. Et si la demi-demoizelle insiste, elle se prend 2 pastilles de sel supplémentaires en travers de la guoule. Sans dèc !

La marche est rapide. Et me permet de tenir ma position dans le peloton. Je ne double pas. Je ne me fais pas doubler.

Le terrain devient plus dur. Certains recommencent à courir. Mais même l'ombre que nous font les parois du canyon ne me permet pas de relancer. La chaleur s'est installée dans mon corps. Je joue avec la température d'ébullition. Je peux marcher. Vite. Mais c'est tout. Je veux bien y laisser mes dents mais je ne veux pas finir en vapeur d'eau. Ça ferait tarte de décorer une pierre tombale d'un fer à repasser.  

Yannis me double, en courant, à son petit train de sénateur. Nous sommes surpris et heureux de nous retrouver ici. C'est le N°3 de la tente. A l'ATP, il est dans les 200. Sur les 3 premières étapes, quand j'arrivais à la maison, il avait déjà pris son bain dans la piscine à vagues, écrit à la moitié de la planète, passé l'aspirateur, fait la poussière et préparé son sac pour le lendemain. C'est donc que je gaze pas mal. Sauf si c'est lui qui pioche. Nous nous encourageons. Je tente de le suivre. Son allure me plaît bien. Rapidement, les 2 neurones protestent. Je suis pour la paix des ménages. Je n'insiste pas. D'autres me doublent.

Un nouveau lac de sel se met à briller. Trop facile. Je maîtrise à mort. Je rebranche la locomotive. La K7 "comment apprendre à compter jusqu'à 100, en utilisant ses doigts tous les 20" reprend sa ritournelle. Je me sens super bien. Super heureux. Je contrôle. Youpi. Ouaih : "Oh, des chameaux !" Oh, comme ils sont bô les bô chameaux !". Je m'arrrête, sors mon appareil photo et les photographie. Ils sont à 500m. "Non mais t'as vu ? Il y en a qui m'a fait un clin d'oeil !!!". J'arrête un anglais. "Could you photograph me please ?". "Of course !". Chouette. "Is it okay for you ? Ready ? OK ! I move my body !". L'anglais se marre, appuie sur le bouton et me rend l'appareil.

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Ready ? 

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Rhoooo. Trop de la balle. Il marche...

Dans ces méandres endorphinés euphorisants, un signal fort me claque la tronche. Les 2 neurones s'agitent "Qu'est ce que tu es entrain de foutre ? T'en entrain de devenir cinglé ou quoi ? T'as vu la chaleur ? On est AU MILIEU du lac de sel ! Tout de suite, là, maintenant, c'est le point le plus chaud de la planète ! Alerte ! Alerte ! Cédricus est en danger ! Alerte ! Alerte ! Redécolle tout de suite ! Sinon tu vas y laisser ta peau !". J'ai peur. Le danger est bien là. Je repars. La bulle se fissure de plus en plus. Si ça continue comme ça, je vais devoir préparer une gamelle de plâtre pour refaire la façade.

Au CP3, le quai est vide. Quand t'es pas bô, tes amis te tournent le dos. Ils se sont cachés, t'observent, prêts à rappliquer dès que t'auras compris que t'a pas été bô. Promis je recommencerai pas. La télécommande n'est pas HS. Je change les piles.

Le demi djebel de l'année d'après est bizarre. Plein de sable mou pour grimper. La chaleur s'alourdit. La bulle est encore étanche. Même si les fissures gagnent du terrain. Je grimpe. A droite, un enfant avec sa chèvre, croisé plus tôt sur le bord du chemin, grimpe en souriant. 20 fois plus vite que nous. Bon Sang ! Je l'interpelle "S'il te plaît ! Est ce que ta mère est ok pour m'adopter  ? Quoi ? A partir de maintenant je suis marocain ? Ta mère est trop cool !" Un coup de tampon sur la carte d'identité. Et hop ! Roule poulette. "Hé !!!!! Les gars !! Regardez !! je vole ! Le sable il est pas mou. Ils se sont foutus de nous. C'est trop fastoche. Qui c'est qui veut devenir Marocain ?".

La descente est molle, rigolote. Toujours en plein cagnard. Très peu de personnes courent. La bulle n'est plus étanche. Avec la chaleur, la gamelle de plâtre a pris, avant même que je n'essaye de réparer les fissures. Je suis en danger. Je change de décor. C'est maintenant les 177km du golfe du Morbihan, les 12h de Gravigny, la Sainté lyon, les 6h d'ohlain qui s'impriment sur les façades majestueuses des canyons. L'expérience commande mes 2 neurones à demi-actifs. Je rattrape Florence et Bruno. Je leur explique que je suis en détresse. Et qu'il me faut me refaire une santé, accompagné.

Le tapis de bienvenue est déroulé. 3 bières sont sorties du frigo. Les caouètes sont posées sur la table basse. La discute commence. Bon sang ! Ça fait un bien fou. On se raconte un bout de nos vies. Tout en admirant les 1ers 50 nous reprendre (les 50ers du peloton sont partis 3h après nous et nous, nous avançons depuis 6-7h).

D'abord le jordanien. Il ne court pas. Non. Il vole. En mode furtif. Dans sa trace une banderole rouge porte l'inscrition "Mais non ! Vous n'êtes pas des quiches ! C'est juste que j'aime bien voler autour du soleil." Le temps de baisser la tête, pour regarder où j'ai à poser mes pieds, à cause des cailloux, et de la relever dans un effort laborieux que le jordanien est déjà hors de vue.... As t'il entendu nos encouragements ?

Puis Rachid El morhabity. 10'-15' plus tard ! Ce gars là est super adorable. J'hurle son nom. Il est concentré. Nous remercie. Et trace sa route. Il va avoir du mal à aller chercher le jordanien.

Florence et Manu sont en jambes. Et ont envie de courir. Ce que je ne peux plus faire. Nous nous encourageons. Je les remercie pour leur aide. Grâce à eux, le gros du coup de bambou est passé. Ils filent. Je me promet, une fois rentré à la maison, de mettre une statue à leurs effigies dans le jardin. La bulle se reforme. Certes, elle est mince, mais je commence à aller mieux.

La montagne est belle, majestueuse. Sa peau est recouverte de gros cailloux et de sable. Mon frangin se réinvite. Et me propose la bourre. Nous sommes de nouveau dans les alpes. J'ai de nouveau 16 ans. Dans les alpes, il fait moins chaud. Et j'envoie tout ce que je peux. Hors de question que mon frangin me rattrape. Sans dèc ! C'est moi l'aîné... Il me pousse, me dit qu'il va me griller ma sale tronche d'aîné, si j'avance pas plus vite. Et me claque les fesses. Je pousse. Et je double. Et je double. Et je double. Tous ceux qui dans la plaine, avançaient avec aisance, peinent à présent. Mon enfance défile. Quand nous jouions au foot dans la rue et que je commençai à m'imposer à l'usure, quand tous les copains commençaient à tirer la langue. Quand ma mamie, aujourd'hui 96 ans, marchait sur les planches de Trouville, au pas de course, à en user toute la famille. Quand je lui tenais la main, fier d'avancer avec elle. Me régalant d'une gaufre au chocolat.

J'envoie tout ce que je peux. Pour tous ces souvenirs. Pour effacer le coup de mou. Parce que je suis là pour ça.

La montagne, avant de nous quitter, m'offre une dernière vue explosive. La bulle s'ouvre en deux. Je pleure. Je ne sais pas quoi faire d'autre pour remercier ma femme et mes fils. Si je suis là, c'est parcequ'ils me l'ont offert. Parcequ'ils m'ont permis de vivre mon rêve. Je prends conscience que mon voyage, celui que je suis venu chercher, celui que je cherche dans l'utra a pris une tournure inattendue. Pendant l'utramarin, toutes les molécules de mon corps avaient été passées en revue. Pour en essorer la moindre parcelle d'énergie. Pour continuer d'avancer. Cette fois çi, c'est toute mon existence qui est passée en revue. Pas ce que je suis. Ce qui m'a fait. Ce que je suis je l'ai compris dans le Morbihan. Ce qui m'a fait je le vis maintenant.

Je prends conscience à quel point j'aime ma femme et mes fils.

J'hurle.

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Panoramique. C'est bô à gauche.

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Encore pire au milieu.

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Et à droite, c'est juste, pfiouuuuu. Lassant, non ?

N'ayant personne à embrasser, mon frangin me tapote sur l'épaule "Tout schuss ?". Soit. Et nous voilà en godille. Une bosse. Un saut alto périlleux vrillé à gauche. Le petit doigt dans l'oreille. Pas de bol, une plaque de verglas réceptionne le saut. Je me pète la clavicule. Les filles que je voulais épater sont mortes de rire. Le frangin m'embrasse. Et reprend sa place devant son écran.

Il est 16h. Nous sommes parti à 9h. Je m'interroge sur ce que je dois faire. Le CP4 sera là dans une demi-heure. La température extérieure va diminuer. Je sais que je peux relancer. J'ai su le faire à la fin de l'étape 3. Il fera nuit vers 18h30. Est ce le moment de m'arrêter ? Faut il que j'attende le CP 5 ? La décision à prendre est cruciale. Une erreur de jugement et je vais la payer jusqu'en fin de course. Je suis fatigué.

Je franchis la ligne du CP4. Toujours dans l'indécision de quoi faire. Je vais sous une des tentes berbère. Manu est là !!!! Incroyable. C'est le N°2 de la tente. C'est juste incroyable. Nous nous tombons dans les bras l'un de l'autre. Il me fait une place. Me raconte qu'il a bien gazé même s'il commence à payer son manque d'expérience sur le long. Il s'est arrêté il y a une vingtaine de minutes. La maison n'est pas au complet mais nous savourons tous les deux ce moment. Se pointent alors Jean-luc et Bruno. Dingue ! Nous nous sautons tous dessus. La maison se remplit. Mais Ils ne veulent pas rester. Ils repartent tous les trois.  

Jérôme, mon préparateur physique se glisse dans le casting. Ma décision stratégique est prise. Arrêt. Fermeture du rideau de la boutique. Le temps de reprendre des forces. Pour mieux redécoller et tout lâcher. Jérôme me fait deux trois mouvements de boxe. Me tend un nutrarécup. Je m'attaque au contenu du sac spécial fête du slip. Bon sang ! C'est la classe. L'arrêt dure une demi-heure. Je repars frais comme si j'avais avalé une gourde de potion magique. Je suis confiant. Je sais que je peux finir fort.

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Redécollage. Un p'tit coucou au photographe.

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Tout va bien.

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La bulle se referme.

J'appuie sur le bouton de la télécommande. Les vivas reprennent de plus belle. Tout le monde est derrière. Tout le monde me porte. Je repars en courant. De nouveau, je contrôle. Je reprends Manu, Jean-luc et Bruno. Nous nous encourageons. Quand on coure et que les autres marchent, on devient avion de chasse. Et l'écart ne demande qu'à se creuser. Je reprends Yannis.  Nous nous encourageons. Il s'embête avec sa lampe frontale. Qu'il n'arrive pas à régler. Je ne peux rien faire pour l'aider. Déjà la veille, j'avais essayé sans succès.

Je cours. Je contrôle. La nuit dans le désert. Les étoiles. Antoine, mon pote, vient se glisser à mes côtés. Il me montre les étoiles. Celles là même, qu'il a chéri, l'année passée, pendant son MDS. Je relance.

Le CP5 arrive vite. La fatigue est maintenant bien installée. Il ne reste que deux tronçons. Ce n'est pas le moment de lâcher prise. Cette fatigue ne me permet plus de courir. Par contre j'ai la force d'envoyer en marche rapide. Les bâtons sont sortis. Et j'appuie dessus. Un binôme avance à la même allure. Je m'accroche à eux. Nous prenons les relais les uns après les autres. Le décor a changé. J'ai 21 ans. Je suis en kaki. Les baskets sont en cuir. Il fait -15°C. Je serre les dents. Il faut se battre. Tenir.

Le CP6 arrive vite. La fatigue me carbonise. Le binôme prend le large. Il est 21h. Un demi tour de montre. Il n'y a plus de questions existentielles à se poser. Plus de table ronde stratégique avec l'OTAN à passer au vote. L'objectif est ultra simple. AVANCER. Coûte que coûte. Vaille que vaille. Tout le monde derrière son écran a vu mon temps de passage. Je sens, je sais qu'ils sont derrière. Qu'ils sont fiers de ce que je suis entrain de réaliser. Je le sais. Je sais que je suis entrain de réaliser la course de ma vie.

Je repars. Et je pioche avec mes bâtons. Je me bats comme un forcené. Mes bras se mettent à pousser comme des fous. Ils poussent. Arrachent le sol. J'envoie. J'envoie. Le goût de la rage en bouche. Dans ce foutu lit de rivière qui n'en finit pas. Le sable est mou. Les cuisses s'épuisent. Je zigzague à la recherche de 10 mètres de dur. Pour relancer. Avant de m'enliser de nouveau.

La bulle est de nouveau forte. Steph, mon préparateur physique bis, mon pote d'entraînement, celui qui m'a traîné tout l'hiver pendant les sorties de la mort, celui qui m'a fait faire des pompes en veux tu en voilà, celui qui m'a tabassé les abdos, est là. Il pousse sur les bâtons avec moi. Nous poussons ensemble. On est plus fort à deux.

Le point de rupture est proche. Je bois, je mange, je pousse. Le point de rupture trouve sa voie entre les deux neurones. Je n'avance plus. Je me retourne. Pour voir. Il ya plein de lampes derrière. Qui se rapprochent. Qui vont me reprendre. Tout ça pour rien. Un flot de colère m'envahit. IL EST HORS DE QUESTION QUE QUICONQUE NE ME RATTRAPE.

Je me met à courir. Batons en main. Et me casse la figure. La main gauche morfle. Je suis sonné. Deux anglais me ramassent. "Are you ok ?". "Yes, thanks !". Non, je ne suis pas du tout ok. Changement de décor. Je suis à l'usine. Dans un environnement ultra orienté sécurité. Depuis deux trois ans une campagne sécurité liée aux comportement a été engagée. Précipitation, Frustration, Fatigue, Excès de confiance nous font commettre des erreurs d'appréciation. Jusqu'au carton. Je me relève. Me colle le mode d'emploi sécurité sous le pif. Coche les 3ères cases. Me marre en imaginant les collègues. Je range mes bâtons. Bois un grand coup de flotte. Avale une barre. J'entends mes cops du club, le Running Vallourec Deville, m'hurler de redécoller. De finir. De tout envoyer. Pour qu'ils puissent continuer d'être fiers de cette aventure. Je repars en courant. En contrôle.

Le terrain est enfin dur. La lumière du camp, au loin, lèche le désert. Steph et Jérôme, assis au balcon du muppet show me charrient "Tu te souviens ? C'est pas parcequ'il y a de la lumière que t'es rentré ! Tu vas voir... Ca va être long, long, long....". La bulle n'a jamais été aussi forte. Je me concentre sur mes pas. J'oublie la lumière. J'oublie l'arche. J'oublie la fin.

Chéri et adoré enfourche son vélo. Nous sommes en forêt. Il se colle juste à côté de moi. "Allez ! Allez ! C'est bien ce que tu fais ! On y est ! T'es bien ! Allez !". Je cours à 12km/h. 12 KM/H !!!!!!! C'est de la folie furieuse. Je ne sens plus rien. Je sais que je suis en danger. Je sais que l'arche est là bas. Je reste ultraconcentré. Je double. Je double. Je double même des 50 qui m'avaient repris !!!!! Je reste ultraconcentré. La foulée déroule toute seule. Tout le boulot qu'on a fait avec chéri et adoré s'exprime. M'explose les jambes. Ce que je suis et ce qui m'a fait se tirent la bourre. Le corps se détend. L'esprit s'envole un peu plus après chaque mètre avalé.

J'entends des cris de joie "C'est Cédric !!! C'est Cédric !!!! Vas y Cédric !!!!! Envoies tout !!!! On est avec toi !!! C'est génial ce que tu fais !!!!! Goooooo !!!". Florence et Manu m'ont reconnu. Je serre les poings. L'émotion est entrain de me submerger. J'hurle leurs noms à mon tour. J'accélère. Reprends encore du monde. Ça fait 13h30 que j'avance. Il fait nuit noire. Chéri et adoré pédale plus vite. J'entends sa chaîne mouliner. Je suis seul au monde. Moment de grâce. Je suis entrain de faire la course de ma vie. Je sais que je suis entrain de réaliser mon gros truc. Rien ne peut m'arrêter.

L'arche est là bas. Je refuse de la voir. Il est hors de question de me laisser amuser par cette arche. Elle n'est qu'un élément de décor. J'y serai quand j'aurai décider d'y être.

Chéri et adoré freine. Il veut que je savoure seul ces dernières gouttes. Je franchis la ligne.

Pour la 1ère fois de mon existence je suis fier de ce que je viens de faire. Je suis fier, bordel !!!! Je n'ai pas envie de crier. Je n'ai pas envie de pleurer. J'ai juste envie de partager ça avec tout ceux qui sont derrière la web cam. Je sais qu'ils attendent tous mon arrivée. Pour eux, il est 1h du matin. Je veux juste leur faire un petit coucou. Les remercier de m'avoir attendu. Dire à ma femme que je l'aime. Lui dire que je dors à côté d'elle cette nuit. Lui dire de faire des petits bisous à mes 2 amours. Dire à papa et maman de ne pas s'inquiéter. Dire à mon frangin qu'on s'est bien marrer tout à l'heure dans la montagne et de faire des petits bisous à flo et aux bésots. Dire à chéri et adoré "Classe, non ?". Dire à Steph et Jérôme "C'est quand vous vous voulez pour accélérer !!!". Dire à la meute du jeudi soir "Ca va t'y mes couillasses !!!". Dire aux cops du club "Faites chauffer vos baskets, j'arrive !!!". Dire à la famille, les amis "Est ce que vous avez reçu ma p'tite carte postale des vacances du maroc ?". Dire aux sponsors"Merci de m'avoir permis de vivre tout ça !!!". Dire à Antoine, Comics and running et David "Merci les filles !". Dire aux internautes "On va en avoir des trucs à s'écrire !!!" Dire à Sameforme "Je vous laisse, j'ai 50 pompes à faire..."

Qu'il faut traduire en geste devant la web cam.

Je fais un coeur avec mes mains. Et tends 3 de mes doigts.

Et pour la suite du message, je prends mes deux mains jointes, me les collent sur la joue et dit à tous "dodo !".

Bah ouaih.... J'avais pas de bière sous la main.

Quand ma poule entend ma voix, lui qui est là depuis 21h, sort en hurlant de la tente "C'est pas vrai !!! C'est pas vrai !!!! C'est toi, ma poule !!!!!!!".