Samedi 13h Crach - 107 km - 6 km/h

Quittant Locmariaquer,  voulant me recentrer sur la course et faire parler la poudre, je projette de couper la communication quelques heures. Mais la poudre n’aura parlé que jusqu’à Crach. La chaleur étouffante, la fatigue accumulée, de nouveau manifestée, me plongent dans le mur. Ce fameux mur. Hantise des coureurs qui quand il apparait nous fait devenir des larves sans énergie. Vidé, je bascule en mode marche, et tient un bon 6 km/h, pensant que, par expérience, « ça passerait ». Sauf que, s’est invité à la fête, un problème gastrique. Nauséeux, je n’arrive plus à m’alimenter. Les gels ne passent plus. Et j’en ai marre de boire de l’eau. Sans gel, sans eau, le mur n’a plus qu’à s’installer durablement.

 

Samedi 15h30 Le Bono - 122 km - 5,9 km/h

De Crach au Bono, l’allure de marche est maintenue à 6km/h. Ce qui est plutôt honnête.

A 14h, j’arrive à reprendre la communication. L’inconvénient du début de course me fait du bien maintenant.

La chaleur est de plus en plus étouffante. Et je sais maintenant que, sauf miracle, je ne repasserais plus en mode allure course. L’état nauséeux me poursuit et m’empêche toujours de manger et boire. Un sac vide ne tenant pas debout, je sais également que si je ne trouve pas de solution, l’aventure risque de tourner court.

Je reçois un coup de fil du frangin qui me fait oublier quelques temps la problématique. Ma femme aussi, est de plus en plus présente au téléphone en m’encourageant du mieux qu’elle peut. Mais la nausée est toujours là.

Au Bono, un ancien, à qui j’expose mon problème, me propose de prendre un smecta et de manger ce qu’il y a au ravito. Le smecta passe. Le coca passe. Mais pas le reste.

Je repars, pour 4h de dur. Et me traine à 4 km/h jusqu’à Larmor Baden. Je n’ai plus d’énergie. Physiquement, c’est l’épuisement. Mentalement, je suis confronté à une nouvelle problématique. Je n’ai plus envie. Ne reste que ma volonté pour avancer. Et je m’accroche à l’idée d’arriver à Larmor Baden pour récupérer.

Juste avant d’y arriver, les coureurs des autres courses du tour (56 kms et raideurs du 87kms) commencent à me doubler. Ce qui fait du bien, je coure quasiment seul depuis 13h tellement le peloton est étiré. 

 

89 88

 

Samedi 19h30 Larmor Baden - 138 km - 5,6 km/h - Pause 3h15

J’arrive à Larmor Baden épuisé. J’ai ma dose. Je commence à trembler, à avoir froid. Mes supporters préférés m’ont apporté le sac d’assistance personnelle. Stratégiquement, j’avais décidé, si une 2ème nuit se profilait, de m’arrêter à Larmor Baden et d’essayer de dormir. J’ai jusqu’à  1h du matin pour récupérer. Dernier carat de la barrière horaire.

Mais avant de dormir, je dois manger à tout prix. D’abord un smecta, de l’ultra levure, du dafalgan, puis du Mag 2. J’attaque une Rozana. Puis enfin une soupe pomme de terre poireaux. L’espoir renait. Avec boulimie même, j’attaque un purée-jambon. Autant apprécié que le foie gras à Noël accompagné du meilleur Sauternes de la cave.

Mais avant de dormir, je dois faire soigner mes pieds. Les podologues, cette fois ci,  les choient. Sans les charcuter méchamment. Bien au contraire.

Puis enfin, dodo. Pendant une heure. Réveillé à 22h, je me sens mieux qu’en arrivant.

Je repasse à table. Et reprend un purée-jambon, accompagné d’une tartine vache qui rit. Convenons en, c’est tout, sauf passionnant. Mais j’ai tellement de plaisir à me souvenir que j’ai pu enfin remanger, que je ne résiste pas l’envie de vous faire partager le détail de ces repas festifs !

A 22h45, je suis prêt à redécoller vers la ligne d’arrivée. Prêt. Prêt, mais sans enthousiasme, car je sais que ces 40kms qui nous séparent vont se faire au mieux en 8h sinon plus. Voire beaucoup plus. 

 

Dimanche 3h Arradon - 157 km -  4,9 km/h

La marche a repris à 5km/h. Tout devient compliqué. Difficile. Le terrain est technique. Le sol n’est plus qu’un tapis de racines. L’épuisement est de nouveau de là. Et j’arrive à Arradon, comme j’étais arrivé à Larmor Baden. L’envie n’est plus là depuis longtemps. Seule la volonté continue de me faire avancer. Mais c’est une volonté discrète, presque résignée. Ni la colère, ni la rage, qui habituellement me font finir les courses difficiles, ne sont là. Je suis juste dans un état second. Une coquille vide qui avance.

C'est en Zombie que j’arrive à ce dernier ravito. Je prends mon temps pour manger le plus possible. Je comprends au passage, cette nourriture ne valant pas l’apport énergétique des gels, que je vais devoir fournir un effort calibré au plus fin pour espérer franchir la ligne d’arrivée. Chaque pas qui sera fait vers la ligne d’arrivée sera calculé, étudié, disséqué, analysé pour consommer le moins d’énergie possible.

 

  

Dimanche 8h30 Vannes - 177 km - 4,7 km/h

L’allure de marche est de plus en plus lente. Au point de me faire ressembler, en plein sprint, à 2km/h, à un vieillard convalescent trainant ses charentaises à l’hôpital du quartier. Mes parents ne me regardent plus de la même façon. A chaque fois que je passe à leur hauteur j’ai l’impression d’assister à mon propre enterrement. Mais ils sont là. Toujours là. Malgré une nuit blanche.

A 8 kms de l’arrivée, je sais que c’est gagné. Pas fini, mais gagné. Plus rien ne m’empêchera de franchir la ligne. Etpourtant chaque kilomètre annoncé m’enfonce un peu plus dans l’épuisement. Je n’en peux plus. Chaque cellule, chaque neurone, chaque molécule d’énergie a été pompée. Je pleure de plus en plus souvent. A moins que ce ne soit la pluie. Depuis 6h30, le crachin breton brouille le paysage. C’aurait pu être la goutte d’eau, mais je suis trop épuisé, trop résigné pour lâcher prise à cause de cela. 

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A une heure de la ligne d'arrivée, à 3km, une femme-raid en me dépassant me lance "c'est extraordinaire ! Comment faites-vous ?". Je craque, recroquevillé dans ma Gore tex. Profondément. Pour la 5ème, 6ème fois, plus peut être. Immédiatement l'image de mes fils. Immédiatement l'essentiel. Immédiatement le cœur. Ma femme. Pour les toucher. Je leur parle : « Mes fils, la vie est magnifique, dure. Serrez vos poings quand vous devrez vous frotter au dur. Exultez, partagez sans compter ce que vous aurez reçu. Ma femme, merci de me laisser vivre ça. »

 

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La ligne est là. Un demi tour et j’y suis. Une femme de l’organisation s’approche. M’interroge. Repart. Mes parents m’expliqueront plus tard que je viens de passer avec succès l’examen du gars qui ne va pas franchir la ligne sans savoir ni comprendre ce qu’il est entrain de faire. Dernière communication balbutiante avec le pote qui tient le blog pour la fin.  Alors que je m’apprête à l’appeler, c’est ma femme qui m’appelle d’abord. Je n’aurai jamais pu franchir la ligne sans l’avoir avec moi. 50m. 25m. 5m. Dans un semblant de course. Je passe sous l’arche. Ma femme : "Tu l’as fait ! Tu l’as fait ! "  Je lève les bras aux ciels. Pousse un premier cri. Entre joie et épuisement. Puis un deuxième. Long, violent, rauque, guttural. Les tripes s’expriment. Je ne crie plus. J’hurle. Et tout est dit.

Ma mère n’en peut plus. Elle me tombe dans les bras en pleurs. C’est la première fois que je finis une course dans cet état. On me guide avec douceur, certainement le patron de l’organisation, vers le T-shirt. Je le reçois tremblant. Un peu comme si c’était le saint graal.

Mon père m’emmène chez le podologue. Ceux de Larmor Baden. Ils me dorlotent, me réchauffent. Ils s’y mettent à cinq, pour calmer les spasmes musculaires.

  

Avec le recul

Cette course restera un grand évènement partagé, qui va m'avoir profondément marqué. Marqué humainement. Marqué par le partage humain dont elle aura fait l'objet. Et c'est vraiment en cela qu'elle se distingue des autres courses que j'ai pu faire. Partage au point, que mon pote Dave, tenant le live du blog quasiment tout le week-end,   me fera promettre de ne plus jamais recommencer un truc comme ça sans qu’il puisse être présent « c’était insupportable de t’entendre pleurer sans pouvoir être là pour t’aider, plus jamais ça ! ».

J'ai reçu au moins un milliard de SMS. Et plus encore de messages télépathiques. Relayés par mon épouse et mes 2 supporters préférés. Avec le blog, j'espère vous l'avoir rendu au moins un peu.

Et pourtant, tout cela ne sert pas à grand chose. Repousser les limites de l'inutile. Quel intérêt ? Pourquoi ?

177 km en 37h30.

Ce n’est plus du sport. C’est une aventure tripale. Ou je dois me présenter, en homme, pour affronter la vie, son essence, le temps d’un voyage. Et idéalement transmettre. D’abord mon bonheur de vivre ça. Ensuite, une fois les  jeux vidéo lachés, à mes fils, qui, quand ils regarderont de ce côte ci, je l’espère en tout cas, retiendront qu’en serrant les poings on finit par avancer.

Après un truc comme ça, je me sens moins con. C’est déjà pas si mal, non ?