Les grands évènements de la vie sont souvent marqués d'un avant et d'un après.

Un avant d'une extrême concentration. A Vannes.

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Puis vient le moment du dossard. Et du départ.

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Vendredi 19h Départ

Je franchis la ligne en dernier. Aux côtés d'un homme qui tient la main de son fils en fauteuil. Veut il courir pour lui ? Soufrir avec lui ? Comme lui ? Chacun a ses raisons. Fantasmes. Ces épreuves sont d'abord des épreuves de vie. Plus rien à voir avec le sport. En quelques heures, vous allez vous retrouver dans un tourbillon physique, émotionnel, pshychique, nerveux que beaucoup mettront des dizaines d'années à expérimennter. En quelques heures, la vie concentrée, va vous toucher au coeur. J'y vais pour ça.

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J'entame mon allure course, après un regard confiant vers mes 2 supporters préférés. Par 5' de marche. Et me retrouve rapidement seul, à slalomer entre le public. Toujours à faire son intéressant.... Un journaliste intrigué m'interroge "dernier ?". Je lui réponds qu'il n'y a plus qu'à doubler. Ce qui est plus facile psychologiquement.

Avec le recul, j'ai en réalité toujours été touché par ceux qui, au plus bas, touchent le fond et repartent vers la surface. La vie a un sens. Se battre pour rester en vie. De dernier, du fond, il faudra oeuvrer pour avancer, revenir à la vie. Accomplir. S'accomplir.

 

Vendredi 21h30 Sene - 18 km - 7,6 km/h

Petit à petit ces coups de fils me perturbent. Je suis entrain de partager une expérience intime, où je fais étalage des douleurs et états d'ames. Alors que j'avais pris le pli de faire taire tout cela pour me concentrer sur la course. Sur ce que j'avais travaillé à l'entrainement, avec application, méthodes. Le fait de partager tout cela m'enpêche de construire ma bulle. Et me désarçonne. Difficulté mentale supplémentaire dont il faudra me déjouer rapidement. J'ai la nuit pour y réfléchir. Et me retrouver. Finalement, je conviens de construire la bulle en laissant une petite fenêtre. Le temps du coup de fil.


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Vendredi Minuit Noyalo - 38 km - 7,7 km/h

La nuit est tombée. Le monsieur à la hache ne viendra pas ce soir . Trop de monde pour lui j'imagine. Les communications étant terminées je peux me recroqueviller dans ma bulle et me concentrer sur la course. Je dispose de 6h. Amplement suffisant pour me préparer à intégrer ces coups de fil dans mon allure course.

Un moment d'inattention et  je tourne à droite à un croisement. J'entends un "gauche" dans le dos. Je crois à une blague. Il n'en est rien, un coureur derrière veille au grain. Et me confie, au passage, qu'il sait qu'il fera la même plus tard. La course à pied est considérée comme sport individuel voir individualiste. Il n'en est rien. Que ce soit à l'entrainement ou pendant les courses j'ai pu accumuler les contre exemples. La solidarité, l'empathie font partie des valeurs que l'on retrouve dans ce sport. Particulièrement en ultra.

   

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Samedi 3h Sarzeau - 58 km - 7,4 km/h - Pause 30' à 45'

Je suis le premier surpris à atteindre Sarzeau à cette heure. J'imaginais arriver plus tard. Pour fêter cela dignement, je laisse tenter par un arrêt d'une bonne demi-heure. Bruno de Theix, avec qui je croise la basket depuis quasiment le début de la course m'offre une dense tranche de pain bio aux raisins et noisettes, accompagnée d'une bonne soupe de pomme de terre poireaux. Un pur bonheur. Plus tard il viendra trinquer avec un bon mag 2.
A table, se trouve le gars qui est passé à la télé dans l'émission complément d'enquête. Dédié aux excès du sport. Dans la rubrique course à pied, Il y était présenté comme un drogué de la course à pied, seul dans la vie. A table il est accompagné de deux amis. Et dénonce, avec humour, la présentation qui a été faite. Nous repartons ensemble, après avoir rangé mon sac d'assistance personnel. Ce sac est prévu d'être trimballé par mes supporters préférés de Sarzeau à Locmariaquer puis jusqu'à Larmor Baden.


Samedi 6h30 Portneze - 79 km - 7 km/h

Les coups de fil ont repris. Et cette fois çi c'est avec plaisir. Plaisir de partager tout cette aventure avec mes proches. Ce coup de fil est aussitôt transformé en post sur ce blog. L'ordinateur au service de l'amitié. Les chemins empruntés sont ceux de nos ballades familiales. Je m'imagine tenant la main de ma femme. Les garçons sont devants à jouer aux agents secrets en se récitant le nom de tous les pokémons de la terre. Le soleil nous a accordé un lever magnifique et le paysage rayonne. Le bonheur de courir est total.
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Samedi 9h Port Navalo - 96 km - 6,9 km/h

Tout comme à Sarzeau je suis le premier surpris d'arriver, à cette heure, à Port Navalo. Physiquement et mentalement je me sens bien. Qui plus est je suis "à la maison". Le bateau nous attend pour rejoindre Locqmariaquer.

Le téléphone sonne une première fois. Ma femme me passe mon loulou. C'est le jour de ses 11 ans. "Ça va ta course se passe bien ?" "Très bien mon bézot ! Bon anniversaire ! Profites bien de ta journée !". Mon Gabinou en profite pour faire coucou. Le téléphone est raccroché. La traversée est magique.

Un 2ème coup de fil tombe. Porteur d'une mauvaise nouvelle. Mes supporters préférés ne retrouvent pas le sac à Sarzeau. Ce qui va compliquer les choses. D'autant qu'en descendant du bateau, une gêne jusque là discrète s'intensifie au niveau du tendon d'achille droit accompagnées d'ampoules pourtant jusque là mises de côté. Je rejoins calmement le stade de Locmariaquer en réfléchissant aux décisions à prendre.

Le sac est indispensable car il contient les gels pour poursuivre, le change pour attaquer la journée à venir, et enfin et surtout les chaussures responsables des ampoules voir, en tout cas c'est ce que je crois à ce moment là de la gêne sur le tendon.  La douche est froide. Et vient de me glacer instantanément le sang. Le mental en a pris un gros coup. Sans ce sac, l'aventure va s'arrêter là. L'idée m'est absolument insupportable. Je sais que mes parents vont tout mettre en oeuvre pour le retrouver. Je n'ai d'autre choix que de mettre à profit cette attente pour me refaire une santé.  

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